Les historiens ne savent pas grand-chose de la destinée – c’est-à-dire de l’histoire avant qu’elle ne s’écrive. Consultez les encyclopédies juives, les almanachs, les thèses, les analyses et les exposés publiés jusque dans les années 1990 : vous n’y trouverez que de rares mentions du Rabbi ou de ‘Habad. Or, la quasi-totalité des publications et des études de la dernière décennie témoignent de la croissance fulgurante de ‘Habad et de son omniprésence dans chaque lieu et chaque dimension de la vie juive contemporaine.
Comment cette histoire a-t-elle pu échapper à des professionnels indiscutablement érudits et passionnés ? Essentiellement parce que l’histoire de ‘Habad n’était pas tant celle d’une organisation, ni le développement d’un mouvement, qu’une saga du cœur. Celle d’un homme à ce point animé par l’amour des Juifs que cet amour a rétréci le globe. Et cet amour était si contagieux (l’amour le plus authentique l’est toujours) que ceux qu’il a gagnés se sont bientôt dépouillés de leurs conceptions égocentriques et sont devenus capables de regarder autrui – même ceux qui ne leur ressemblaient pas – avec amour. Et l’amour, c’est l’acceptation de l’être aimé. Cela n’apparaît ni dans les graphiques, ni dans les courbes, ni dans les prévisions.
Je suis né dans une famille ‘Habad. Mes parents et mes quatre grands-parents étaient dévoués au Rabbi, comme leurs parents l’avaient été, génération après génération, aux Rabbis de ‘Habad qui l’ont précédé. Autant dire qu’il ne faut pas attendre de moi de la grandeur : j’ai hérité d’un riche patrimoine spirituel, et les enfants de la fortune ne vivent guère ces épopées du dénuement à la richesse que seuls connaissent ceux qui partent de rien.
Ce que je possède, en revanche, c’est l’enseignement de ma mère : sans savoir ce qui fut, on ne peut savoir ce qui est. Lorsqu’elle était petite fille, le mouvement ‘Habad en Amérique se limitait pour l’essentiel au salon de ses parents et à moins d’une poignée de foyers semblables. Seuls, ils entretenaient les braises de l’extase ‘hassidique, jusqu’à l’arrivée sur ces rivages bénis du beau-père du Rabbi, son prédécesseur, qui vint insuffler de la vitalité à leurs efforts. Mon grand-père, avec sa barbe blanche flottante et son long caftan noir, fréquentait les magasins de jouets pour y choisir des récompenses destinées aux enfants qui venaient chez lui pour ses enseignements – et pour le guefilté fish de ma grand-mère.
Des assimilationnistes enthousiastes aux traditionalistes stoïques, tous voyaient en l’Amérique un affaiblissement de la tradition. Le Rabbi, contre toute attente, en convenait : cette perte de la tradition – avec la nostalgie et l’inertie qu’elle impliquait souvent – allait susciter l’enthousiasme de générations qui ne seraient entravées ni par l’une ni par l’autre.
Sois souple, recommanda le Rabbi à mon oncle Moshé en l’envoyant au Minnesota dans les années 1960. Non pas souple sur tes principes, mais dans les méthodes employées pour atteindre le but. Les cotisations ne devinrent jamais la colonne vertébrale des synagogues ‘Habad. Le fossé des générations y fut tout simplement ignoré. Les différences idéologiques cessèrent d’avoir cours. Ce n’est que rétrospectivement que l’on s’aperçoit qu’une révolution était née.
Je ne sais pas grand-chose des âmes ; ce que je connais, c’est leur effet. Le Rabbi qui ne prit jamais un jour de vacances, qui sondait un commentaire de Rachi jusqu’à le faire rayonner, est le même Rabbi qui allait chercher le Juif de Dakar, le Juif en prison et le Juif du coin de la rue.
Il y a vingt-huit ans, le Rabbi quitta ce monde, et l’on écrivit des nécrologies – pour le Rabbi et, peu ou prou, pour le mouvement ‘Habad qu’il avait porté. Nul ne prédit alors d’essor vertigineux. Comment l’aurait-on pu, sauf à regarder du côté de l’amour ?
Nous jouissons aujourd’hui du recul, de la bénédiction de l’histoire. Elle nous est donnée sans effort. La destinée, elle, n’est pas si accessible : elle exige notre apport, notre effort. Aujourd’hui plus que jamais, c’est à nous, cette génération, qu’il revient de découvrir l’amour que le Rabbi portait à chacun, et de le faire vivre entre nous.

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